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Faut-il céder à la compensation carbone ?

Le protocole de Kyoto ratifié le 12 décembre 1997 visait à fixer des objectifs de réduction des émissions des pays d’au moins 5% par rapport aux années 1990 à l’horizon 2008-2012, notamment en établissant un quota annuel d’émissions par pays. Afin d’assister les pays dans ces réductions d’émissions, le protocole détaillait des mesures de « flexibilité » dont l’échange d’unités de quantité attribuée (UQA), la mise en œuvre conjointe (MOC) et le mécanisme de développement propre (MDP) [1]. Le commerce des UQA permet aux pays ratifiés dans le protocole de Kyoto d’échanger leurs droits d’émissions annuels, la mise en œuvre conjointe permet de financer des projets de réductions d’émissions dans les pays développés et les pays en transition et le mécanisme de développement propre permet à des pays ou des entreprises issues des pays ayant souscrit à des engagements chiffrés de réduction des émissions au titre du Protocole de Kyoto (pays développés) de financer des projets de réduction dans les pays en développement (ce que ne permet pas la MOC). En contrepartie du financement, les pays ou entreprises reçoivent des crédits carbone (correspondant à 1 tonne équivalent de CO2 évitée), utilisables en complément de leur quota annuel. L’ensemble de ces marchés est appelé le marché de conformité.


Dans le cadre de la neutralité carbone, de nombreuses entreprises, collectivités et même particuliers non-soumis à des contraintes sur leurs émissions choisissent la compensation carbone volontaire à travers le marché volontaire. La compensation carbone volontaire est un marché de crédits carbone, au même titre que celui encadré par le protocole de Kyoto, qui s’est organisé dans le secteur privé et dont l’origine est difficilement identifiable car aucune autorité n’existait pour les répertorier. En général, trois acteurs interagissent dans l’achat de crédits carbone : l’acheteur, le promoteur de projets et une compagnie de compensation mettant en relation les deux premiers acteurs [2].


La compensation carbone volontaire a vocation à s’inscrire dans un processus à trois étapes [3] : Premièrement, il faut mesurer les émissions de son activité. Cette étape demande une réflexion approfondie sur les délimitations de la mesure, dans quel cadre l’objectif se situe ? Le choix est laissé libre à l’entreprise (par exemple) de considérer uniquement ses propres émissions, directes, ou aussi celles dont elle est à l’origine sans en être l’émettrice, les émissions indirectes. Dans le cadre d’un laboratoire analytique, la majorité des émissions de CO2 provient de la consommation en électricité, de la fabrication, du transport des consommables et de l’élimination des déchets, et sont donc des émissions indirectes. Ensuite, il faut établir un plan de réduction des émissions mesurées, et éventuellement les substituer: quelles sont les émissions à réduire ? Sous quels délais et comment ?

Une fois la réduction des émissions réalisée, la dernière étape consiste à compenser. Cette étape vient compléter les précédentes et boucler le processus.

Le système de compensation carbone peut sembler séduisant, notamment du fait de sa simplicité. Si la réduction des émissions à la source est une étape de longue haleine, la compensation peut se faire en quelques secondes, la majorité des transactions de crédits carbone se faisant sur internet. Cependant, ce système est sous le feu de nombreuses critiques.


En effet, le recours à un marché sous-entend l’apparition d’une concurrence et d’une recherche inévitable du meilleur ratio coûts/avantage, mais nécessiterait également d’établir une évaluation « objective » de la valeur de la nature [4], exprimée sous la forme d’un ensemble de biens et services mesurables, exercice qui peut paraître périlleux.

Comme dans tous marchés, les abus existent et il est difficile de se repérer dans la jungle des crédits carbone car les réglementations fédérales en Europe et aux Etats-Unis n’existent pas. Ces réglementations sont assurées par des organismes indépendants de certification comme le Gold Standard (GS), Voluntary Carbon Standrad (VCS) ou Green-e. Dans certains cas, il est impossible de savoir si les projets perdurent ou non ou s’ils ont abouti. Une enquête de ProPublica [5] publiée en mai 2019 met en évidence les programmes de compensation carbone ayant échoué dans la protection de la forêt tropicale.


Un article publié dans Nature Climate Change [6] révèle également que plusieurs usines chimiques en Russie ont volontairement augmenté leur production de gaz à effet de serre (HFC-23 et SF6) après avoir observé que la valeur des crédits vendus pour compenser cette production était supérieure au coût de destruction de ces gaz. Le profit les a donc poussé à augmenter la production de polluants, à contre-courant complet avec une démarche de réduction des émissions, alors que la quantité de produits fabriqués initialement par ces usines n’a pas augmenté. Schneider estime qu'entre 28 et 33 millions de crédits ont été accordés à ces usines russes. En 2008, ces crédits valaient plus de 20 euros (23 dollars américains) chacun, mais leur valeur est maintenant tombée à moins d'un euro.

Cette conception de la compensation carbone repose sur une universalité du problème climatique, « une émission évitée « chez soi » peut théoriquement être remplacée par une émission évitée « n’importe où » et préférentiellement où le coût d’abattement est plus faible» [7]. Actuellement, la compensation carbone volontaire est utilisée en grande partie par les entreprises et organisations situées dans les pays du Nord pour acheter des crédits carbone bon marché dans des pays du Sud. Cette interdépendance pose toutefois, elle aussi, quelques problèmes.

Premièrement, les émissions des pays du Sud sont inférieures à celles des pays industrialisés [8]; si demain toutes les entreprises des pays développés se décidaient à compenser leurs émissions carbone et que tous les pays du Sud monétisaient les réductions carbone dont ils sont capables sous forme de crédits carbone, le stock ne serait pas suffisant pour compenser l’ensemble des émissions des pays industrialisés.


Une réduction à la source est donc le « nerf de la guerre » de la neutralité carbone. De plus, des objections à ce système existent, critiquant l’utilitarisme de la démarche, accentuant la discrimination environnementale. Ce serait aux populations les plus exposées de se priver de leur « droit d’émettre » en échange d’un paiement afin de permettre aux entreprises de pays développés de continuer à produire et à faire du profit [9]. Dhanda et al. évoquent une objectivation des personnes, bradant leur propre vie afin de permettre à d’autres de réaliser leurs fins.

Certains cas d’investissements carbone dans des pays en développement tels que l’Ouganda sont bien décrits dans la littérature. Ainsi, suite à la prise de parole du Président Museveni en 2012 en faveur des investissements étrangers pour le développement (y compris les investissements « verts ») [10], Green Resources, une entreprise norvégienne spécialisée dans la compensation carbone et la plantation forestière, obtient des licences de plantation dans deux réserves forestières dégradées [11]. L’article relate des échanges avec les populations locales voisines des projets de reforestation de Green Resources. Ces dernières évoquent le passage de certaines parcelles auparavant publiques et donc accessibles à tous et à toutes à une possession privée. Dans les parcelles vendues à Green Resources se trouvent des tombeaux, lieux culturels et cultuels, lieux d’échanges et d’habitation, maintenant sous la tutelle de l’entreprise norvégienne. Malgré le Tree Planting Act (2003) [12] qui garantit l’accès des populations locales aux terrains privatisés, notamment pour la récolte de bois de chauffage, les communautés voisines des terrains de Green Resources sont souvent qualifiées d’ « intruses » par Green Resources dont un des représentants en 2013 affirmait que « ces villageois doivent avoir conscience des lois » [11]. Certains villageois ont vu leur plantations dans ces zones chimiquement désherbées, leur bétail confisqué et certains ont même été obligé de payer des amendes voire de faire de la prison pour avoir pénétré dans les terrains de Green Resources. Cette population, du fait de la confiscation de leurs moyens de production et de subsistance, fait face à un risque élevé de famine [13].

A partir d’un seul exemple, il est donc difficile d’envisager que ces abus n’existent pas ailleurs. L’achat de crédits carbone pose donc des questions éthiques profondes et un impact lourd sur les populations locales, toutes choses égales par ailleurs.


A un tout autre niveau, l’investissement dans des projets de plantation d’arbres, de protection de forêts, de transition énergétique ou encore de sauvegarde de la biodiversité, ne sont pas des compensations immédiates des émissions. Prenons par exemple un vol en avion compensé par un achat de crédits carbones relatifs à un projet de plantation d’arbres. Si ce vol émet instantanément une quantité importante de CO2 dans l’atmosphère, sa compensation par la plantation d’arbres mettra quant à elle du temps à se réaliser ; si elle se réalise. Echelonnée sur toute la croissance de l’arbre, potentiellement annulée par des maladies, la sécheresse, un incendie (…), cette compensation ne peut donc être considérée comme le négatif arithmétique des émissions.


Mais alors compenser ou pas ?


A ce jour, l’ONU Environnement [14] estime que la compensation carbone n’est un bon outil que s’il est considéré comme une solution temporaire accompagnant une réduction drastique des émissions (notamment en s’affranchissant des énergies fossiles au niveau planétaire).

Dans le cadre restreint des laboratoires de chimie analytique, la plupart des émissions sont dues aux transports pour les congrès, les conférences, les audits [15] mais aussi à l’achat d’électricité, des consommables, la collecte, la destruction et le recyclage des déchets. La première étape est donc de limiter ses déplacements, ou de les réaliser en train plutôt qu’en avion, mais aussi d’interroger les fournisseurs et les intervenants extérieurs sur leurs engagements environnementaux. En tant qu’entreprise et en tant que client, avoir un impact sur les décisions de ces derniers est possible. En demandant si un programme de réduction d’émissions a été mis en place, si des alternatives plus écologiques aux produits vendus sont disponibles, et même s’ils compensent leurs émissions, les exigences guideront les orientations futures des fournisseurs. Pour les produits dont la technologie et la sophistication semblent stabilisées (sous-entendu des produits dont une rupture technologique pouvant induire un gain environnemental est peu probable), une demande systématique d’allongement de leur durée de vie peut être bénéfique. Toutefois, il faut considérer le cycle de vie complet du produit et s’assurer que l’impact environnemental de cet allongement n’est pas in fine pénalisant. Comment allonger la durée de vie d’un produit ? Premièrement, en prônant une extension des durées de garantie. 80% des produits sous garantie sont ramenés aux vendeurs ou constructeurs contre seulement 40% lorsque cette garantie a expiré [16]. Ensuite, en demandant qu’il soit réparable facilement. En France, dès janvier 2021, l’affichage de l’indice de réparabilité d’un produit sera obligatoire, conformément à l’article 2 de la loi sur l’économie circulaire votée en décembre 2019 [17]. Enfin, si la question se pose de plus en plus pour les smartphones [18], l’interopérabilité des marchandises (tailles standardisées, branchements similaires…) peut être également une revendication dont les effets réduiront les achats et donc les fabrications superflues.

Quant à la consommation électrique du laboratoire, outre sa réduction, il est possible de souscrire à des offres dont les émissions par kWh produit sont inférieures au mix énergétique national [19].


Conclusion, la compensation carbone n’est un bon outil que s’il est accompagné d’une réduction des émissions, se traduisant par un changement de nos modes de consommations, quelles qu’elles soient. Cette compensation doit être encadrée par des labels (ou mieux des instances fédérales, inexistantes pour le moment) qui garantissent un minimum de suivi dans le projet afin d’éviter de souscrire à des contrats peu fiables et parfois susceptibles d’accroître les émissions et les inégalités climatiques, bafouant les droits fondamentaux des populations locales. Il faut donc d’abord faire un travail sur le temps long et ne pas céder trop rapidement à la facilité du paiement immédiat.

[1] “Mécanismes internationaux et nationaux de réduction des émissions | Ministère de la Transition écologique.” https://www.ecologique-solidaire.gouv.fr/mecanismes-internationaux-et-nationaux-reduction-des-emissions (accessed Jul. 09, 2020).

[2] ADEME, “La compensation volontaire, démarches et limites.”

[3] “Éviter, réduire et compenser les impacts sur l’environnement | Ministère de la Transition écologique et solidaire.” https://www.ecologique-solidaire.gouv.fr/eviter-reduire-et-compenser-impacts-sur-lenvironnement (accessed Jul. 07, 2020).

[4] H. Trodjman and V. Boisvert, “L’IDÉOLOGIE MARCHANDE AU SERVICE DE LA BIODIVERSITÉ ?,” Mouvements, vol. 12, no. 1, pp. 27–40, 2013, [Online]. Available: https://www.cairn.info/revue-informations-sociales-2005-3-page-48.htm.

[5] “An (Even More) Inconvenient Truth.” https://features.propublica.org/brazil-carbon-offsets/inconvenient-truth-carbon-credits-dont-work-deforestation-redd-acre-cambodia/ (accessed Jul. 03, 2020).

[6] L. Schneider and A. Kollmuss, “Perverse effects of carbon markets on HFC-23 and SF6 abatement projects in Russia,” Nat. Clim. Chang., vol. 5, no. 12, pp. 1061–1063, Dec. 2015, doi: 10.1038/nclimate2772.

[7] A. Joly, M. Moneuse, and A. Florentin, “Net Zero Initiative,” [Online]. Available: http://www.netzero-initiative.com/fr.

[8] “Émissions de CO2 (kt) par pays (Banque Mondiale).” https://donnees.banquemondiale.org/indicator/EN.ATM.CO2E.KT?view=map (accessed Jul. 03, 2020).

[9] K. K. Dhanda and L. P. Hartman, “The Ethics of Carbon Neutrality: A Critical Examination of Voluntary Carbon Offset Providers,” J. Bus. Ethics, vol. 100, no. 1, pp. 119–149, 2011, doi: 10.1007/s10551-011-0766-4.

[10] “The State of the Nation Address 2012 by President Museveni at the Parliament | State House Uganda.” https://statehouse.go.ug/media/presidential-statements/2012/06/07/state-nation-address-2012-president-museveni-parliament (accessed Jul. 09, 2020).

[11] K. Lyons and P. Westoby, “Carbon colonialism and the new land grab: Plantation forestry in Uganda and its livelihood impacts,” J. Rural Stud., vol. 36, pp. 13–21, 2014, doi: 10.1016/j.jrurstud.2014.06.002.

[12] G. Government of the Republic of Uganda, “The National Forests and Tree Planting Act, 2003,” p. 42, 2003.

[13] “Carbon colonialism: Green Resources’ industrial tree plantations in Uganda leave communities facing ‘an on-going hunger crisis’ | REDD-Monitor.” https://redd-monitor.org/2017/12/22/carbon-colonialism-green-resources-industrial-tree-plantations-in-uganda-leave-communities-facing-an-on-going-hunger-crisis/ (accessed Jul. 09, 2020).

[14] “Carbon offsets are not our get-out-of-jail free card.” https://www.unenvironment.org/news-and-stories/story/carbon-offsets-are-not-our-get-out-jail-free-card (accessed Jul. 03, 2020).

[15] A. Pawloff et al., “Treffen wir uns - Klimafreundlich! Die onlinekonferenz zu climate-friendly climate research,” Gaia, vol. 23, no. 2, pp. 139–141, 2014, doi: 10.14512/gaia.23.2.17.

[16] ADEME, “L’allongement de la durée de vie des produits,” pp. 1–5, 2016.

[17] “Antigaspillage : les députés votent en faveur d’un indice de « réparabilité » des produits.” https://www.lemonde.fr/planete/article/2019/12/11/anti-gaspillage-quasi-unanimite-de-l-assemblee-pour-un-indice-de-reparabilite-de-produits_6022411_3244.html (accessed Jul. 03, 2020).

[18] “Les députés demandent des chargeurs identiques pour tous les téléphones mobiles | Actualité | Parlement européen.” https://www.europarl.europa.eu/news/fr/press-room/20140307IPR38122/les-deputes-demandent-des-chargeurs-identiques-pour-tous-les-telephones-mobiles (accessed Jul. 03, 2020).

[19] “electricityMap | Emissions CO₂ de la consommation électrique en temps réel.

https://www.electricitymap.org/map (accessed Jul. 03, 2020).


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